Réapprendre à marcher dans le monde : du silence intérieur à une autre façon d'œuvrer
Un an après avoir tout vu s'effondrer, je raconte comment le silence, le retrait et la rencontre de mes propres ombres ont transformé tout mon rapport au monde — et, avec lui, au travail et à l'argent. Comment on peut cesser d'avancer poussé par la peur et la promesse d'une récompense, pour avancer autrement : par confiance, et par un amour plus simple de la vie.
Anthony Cerda Pino

Il y a quelque temps, je discutais avec deux amis autour de nos projets professionnels respectifs. Ce sont des personnes que j'apprécie sincèrement, qui ont un vrai rapport à l'humain, mais au fil de la discussion, lorsque nous avons abordé la question du développement d'activité, le sujet a naturellement glissé sur l'aspect commercial : la nécessité de se vendre, de démarcher, de faire du réseau et de pousser pour faire du chiffre.
Dès que cette dimension a été évoquée, j'ai senti monter en moi un rejet viscéral, un blocage immédiat. En voulant comprendre d'où venait ce refus net d'endosser ce rôle, j'ai réalisé à quel point mon rapport profond au travail et à l'argent avait basculé.
Quand l'ancien moteur s'arrête
Pendant une grande partie de ma vie, j'ai fonctionné comme la majorité des gens, selon un contrat tacite que l'on ne remet jamais vraiment en question. J'acceptais de courir, de fournir des efforts dans un cadre parfois lourd, parce qu'au bout de la semaine ou au bout de l'année, il y avait la récompense OU BIEN DES OBLIGATIONS A TENIR.
C'était une dynamique fondée sur la quête du « plus ». On supporte la contrainte parce qu'on achète, avec son salaire, des pics de bonheur éphémères. Mais la vérité, c'est que ces plaisirs ne durent qu'un instant. Dès que l'effet se dissipe, le vide revient, et il faut replonger dans la course pour financer la dose suivante.
Et puis, la vie se charge parfois de tout balayer. Lorsqu'on traverse des ruptures majeures — que l'on perd sa conjointe, son travail, ses anciens repères — le décor s'effondre. Ce dépouillement, aussi brutal soit-il sur le moment, provoque un réveil radical. En perdant beaucoup, j'ai pris conscience de l'incroyable futilité de tout ce qui me servait d'anesthésiant. Les écrans qui tournent en continu, la consommation réflexe, les divertissements bruyants : j'ai vu à quel point ces choses me pompaient une énergie folle et me décentraient de moi-même.
Le retrait : à la rencontre de ses ombres
Pour trouver sa propre voie, celle où l'on est véritablement bien avec soi-même sans dépendre de béquilles extérieures, il n'y a pas de raccourci. Il a fallu que j'accepte une forme de retrait temporaire du monde. Avec le temps, petit à petit, j'ai appris à me séparer de mes besoins compulsifs. J'ai épuré mon quotidien jusqu'à l'essentiel : manger des choses simples, laisser de côté l'alcool et les excès, ARRETER LES JEUX VIDEOS, savourer le silence de mon appartement, marcher longuement DANS LA NATURE, et trouver une joie pleine dans un simple cappuccino ou un carré de chocolat.
Mais lorsque l'on coupe ainsi le son du monde extérieur, on ne tombe pas immédiatement sur la paix. On tombe d'abord sur soi-même.
En retrouvant le chemin de mon intériorité, je me suis retrouvé face à ce qui me faisait réellement courir vers l'extérieur : mes propres déséquilibres, mes manques, mes blessures et mes parts les plus sombres. C'est une vérité psychologique et spirituelle que nous évitons souvent de regarder : si nous sommes tellement accros aux satisfactions externes, aux achats et à l'agitation sociale, c'est parce qu'ils nous permettent de fuir nos ombres intérieures. Tant qu'on refuse de les voir, ce sont nos blessures qui tiennent le volant et qui réclament leur dose de distraction.
J'ai alors regardé autrement des pans entiers de ma vie que je croyais librement choisis. Le sport, par exemple : j'avais fait de la course à pied, du HIIT, un peu de musculation — non par désir profond, mais parce qu'on apprend qu'il faut en faire, et qu'à l'essai « ça a l'air de marcher, alors je continue ». Les loisirs, pareil : les jeux vidéo me détendaient, me faisaient du bien. Toutes ces choses que je pensais justes et alignées avec moi se sont effondrées le jour où je me suis arrêté. J'ai compris que ce n'étaient pas des choix purs, mais des compensations : des compulsions, de petites addictions, une fuite en avant pour tenir le quotidien.
Et si ces compensations existaient, c'est sans doute qu'elles bouchaient quelque chose. Enfant, selon notre éducation et notre histoire, notre cerveau calibre certaines choses d'une certaine manière et apprend à combler un trouble intérieur par des appuis extérieurs. D'où l'importance, une fois adulte, de retrouver cette intériorité : pour découvrir qui l'on est vraiment, et ne plus poser à l'extérieur que des gestes réellement connectés à ce qui nous habite.
Prendre le temps de s'arrêter, c'est accepter de descendre dans cet inconfort. C'est regarder ses failles en face, sans se mentir, et apprendre patiemment à les assimiler, à faire la paix avec elles.
Le dévoilement : quand l'équilibre naît de l'intérieur
Le jour où l'on cesse de lutter contre soi-même, le jour où l'on parvient à habiter pleinement son intériorité avec ses ombres et sa lumière, quelque chose d'inattendu se dévoile à nous.
Ce qui apparaît alors, c'est un chemin beaucoup plus droit, beaucoup plus juste. On découvre un état de présence où l'on se sent profondément bien avec soi-même, sans aucun besoin d'artifice. Ce n'est plus une excitation liée à la possession d'un objet neuf ; c'est une paix intérieure profonde, un calme solide et souverain, qui ne dépend plus des circonstances extérieures. On comprend alors, dans le silence de cet alignement, que l'on a besoin de très peu de ce que ce monde vend pour vivre pleinement.
Dans ce calme, j'ai aussi redécouvert de vraies passions — libres, sans enjeu. La photographie : que j'en fasse ou non, c'est égal ; mais lorsque je m'y mets, j'y prends un plaisir simple et entier. La natation : rien ne m'y oblige, aucun objectif, aucune compétition ; seulement le plaisir de me sentir bien dans l'eau. Ces élans-là viennent d'eux-mêmes, et c'est précisément à cela que je reconnais qu'ils sont justes : ils ne comblent plus un manque, ils prolongent une paix.
Surtout, cette transformation a dissous mon ancien rapport au monde et au travail.
L'affranchissement : vivre sans la carotte
Au fond de moi, j'ai compris que je n'ai plus besoin de cette société avec laquelle je suis en désaccord pour fonctionner, ni même de ce système économique fondé sur l'accumulation. Je sais aujourd'hui que je pourrais me passer de toute cette machinerie et rester tout aussi paisible. Je n'ai plus besoin de cette « carotte » qu'on nous agite sans cesse sous le nez en nous répétant qu'il faut gagner plus d'argent, rentrer dans le moule, suivre le chemin attendu par la société pour valider notre existence.
Je n'ai pas besoin de répondre aux attentes du capitalisme pour me sentir exister. Je peux avancer, tout simplement, parce que je suis heureux dans ce monde à travers des choses vraies : rencontrer quelqu'un, partager un moment sincère, échanger un regard, aider et contribuer aux autres, et retrouver une paix que rien ne s'achète.
Et pourtant, je ne crois pas à la fuite. Il ne serait pas juste de tout quitter, de partir se réfugier dans les montagnes et de tourner le dos à la société. Mais ce ne serait qu'une autre façon de se dérober. Je ne veux pas davantage redevenir celui que j'étais avant, cet homme qu'une carotte faisait avancer chaque matin et qui supportait sa vie en attendant la prochaine récompense ou performance. L'équilibre que je cherche se tient entre ces deux écueils : ni la fuite hors du monde, ni le retour à l'ancienne course.
C'est là que se loge tout le paradoxe que je mesure aujourd'hui. Avant, fonctionner dans la société me semblait naturel — et pour cause : une carotte était sans cesse agitée devant moi, et il suffisait de la suivre. Maintenant que je l'ai lâchée, apprendre à composer avec ce monde est devenu bien plus difficile. Plus rien ne me pousse mécaniquement en avant ; je dois avancer par choix et par sens, non par appât. C'est plus exigeant, mais c'est la seule voie que je trouve juste, et elle est nécessaire : je ne peux pas vivre en dehors du monde, alors j'apprends à l'habiter autrement.
Mon rapport à l'argent, comme mon rapport au travail, en est ressorti complètement transformé. L'argent n'est plus une récompense ni une preuve de ma valeur ; il redevient ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un simple moyen, au service d'une vie sobre et d'un travail que je crois utile. Je n'en fais plus le but, seulement un outil que je manie sans qu'il me possède. Ce n'est plus la société qui me dicte sa loi, ce n'est plus elle qui me domine ou qui m'oblige à courir. Je choisis d'y participer à ma manière, non pas par esprit de compétition ou par appât du gain, mais parce que j'ai des compétences à offrir.
Nous prenons le problème à l'envers
Je crois que, bien souvent, nous prenons le problème à l'envers. Nous partons du concret — la facture à payer à la fin du mois, le salaire qu'il faut assurer — et nous construisons toute notre vie autour de cette seule exigence. Or c'est peut-être justement parce que nous ne regardons que le concret que nous finissons par être malheureux. À force de ne penser qu'à ça, on s'oublie ; on perd de vue ce qui nous anime vraiment. Et quand on s'oublie soi-même, on n'est plus aligné avec ce que l'on fait — à moins d'avoir eu la chance rare de tomber, par hasard, sur un métier qui nous correspond.
Je crois que l'ordre devrait être inversé. C'est en apprenant à se connaître, en trouvant ce qui nous parle vraiment au fond, que l'on se lève un matin en se disant : ce n'est même plus du travail. C'est un plaisir — un plaisir qui tient dans la durée, la sensation d'être au bon endroit au bon moment, sans avoir à le justifier. De là naît le plaisir de faire les choses ; et, à sa suite seulement, on peut se sentir aligné avec le fait de travailler, de gagner sa vie et, oui, de payer cette fameuse facture. Mais tant qu'on place le concret en premier, la priorité reste faussée, et c'est soi-même qu'on laisse de côté.
L'artisanat à cœur ouvert
C'est exactement ce que je vis aujourd'hui. Ce que je cherche, ce n'est pas un emploi à décrocher, mais quelque chose qui me rende heureux et qui fasse du bien aux autres — mettre mes expériences et mes compétences au service des gens, humainement autant que techniquement, et, à travers cela, nouer une relation sincère. Si je choisis d'exercer une activité, ce n'est plus pour courir après un billet ou me plier à des injonctions absurdes, mais parce que cela me procure une satisfaction simple, celle du travail juste et utile.
Je suis un technicien : je construis des sites internet, j'automatise des processus, j'explore l'intelligence artificielle, je pratique la photographie. Mais avant d'être un technicien, je suis un humain qui aime profondément comprendre l'autre. Ma compétence la plus naturelle a toujours été d'avoir le cœur ouvert pour écouter une personne, saisir ses blocages, ses fatigues professionnelles et ses réalités de vie.
Ce n'est pas la vente en soi que je rejette, mais le masque. On peut très bien être un vendeur, à condition d'être avant tout un vendeur humain : quelqu'un dont le but n'est pas de vendre pour vendre, mais de vendre en comprenant vraiment la problématique de la personne en face de lui. Ce que je refuse, c'est l'agitation commerciale artificielle, celle qui cherche à placer une prestation coûte que coûte. Mon rôle, en remarchant dans cette société, est d'y apporter un rapport radicalement authentique, sans calcul. Quand je m'assois en face de quelqu'un, je ne cherche pas à lui forcer la main ; je cherche d'abord à comprendre comment alléger son quotidien et améliorer sa vie à travers mes outils — et si mes compétences répondent réellement à son besoin, la proposition vient alors d'elle-même. Et lorsque je croise quelqu'un qui se bat pour créer son propre univers, porter ses passions ou lancer son projet, mon élan naturel est d'être là, de l'encourager et de partager ce moment avec lui.
Rester professionnel au cœur de ce système sans s'y perdre, c'est cela : refuser l'artifice pour laisser toute la place à la rencontre. C'est traverser la société les yeux ouverts, sans me laisser prendre à ses mirages, avec pour seule ambition de faire mon travail comme un artisan honnête et de rendre chaque échange un peu plus vrai.