Au bord, le silence
Un homme, quelques marches, et tout un fleuve pour écouter ce qu’il ne dit pas.
Anthony Cerda Pino

Il y a des endroits où la ville s'arrête net. Où le bitume cède la place à la pierre humide, et la pierre à l'eau. C'est là, tout en bas des marches, que je l'ai trouvé — ou peut-être est-ce lui qui avait trouvé ce lieu, cette mince lisière entre le monde et son reflet.
Il est assis au ras de l'eau, les coudes posés sur les genoux, le visage enfoui dans les mains. On ne voit pas ses yeux. On n'en a pas besoin. Le corps dit déjà tout : cette manière de se replier sur soi, de se faire tout petit, comme si l'on pouvait s'abriter de l'intérieur.
Devant lui, le fleuve est d'un calme qui dérange presque. Une eau lisse, patiente, couleur d'étain, qui n'attend rien et accueille tout. Elle ne juge pas. Elle ne répond pas non plus. Elle se contente d'être là — immense, silencieuse — comme une page restée blanche à côté d'une phrase trop lourde à écrire.
Peut-être pleurait-il. Peut-être réfléchissait-il. Peut-être écoutait-il simplement l'eau, parce que l'eau, parfois, console mieux que les mots.
À côté de lui, une petite bouteille. Presque rien. Et pourtant tout est là, résumé dans ce détail dérisoire : un homme, de l'eau à boire, de l'eau à regarder. La soif du corps et cette autre soif, plus secrète, qui n'a pas de nom.
Les marches descendent vers le courant comme on descend en soi-même. Je n'ai pas su — je ne saurai jamais — ce qui l'avait mené là. Une peine, une fatigue, un trop-plein. On imagine, et l'on se tait. La photographie ne vole pas une histoire : elle en recueille le silence, et le garde.
Et le fleuve, lui, continuait de couler — doucement, sans rien emporter d'autre que le temps.